281 600 € POUR LE PORTRAIT DE CLAUDE DEBUSSY PAR JACQUES-ÉMILE BLANCHE


MISE À JOUR DU 12 OCTOBRE 2021

Le portrait de Claude DEBUSSY, peint par Jacques-Emile BLANCHE (1861–1942) proposé aux enchères le 12 octobre par la Maison de ventes ADER a été préempté par la Cité de la Musique-Philharmonie de Paris à 281 600 € (frais compris) multipliant par trois son estimation basse. Le tempo des enchères a été donné par des enchérisseurs français, américains et anglais, aussi bien amateurs de tableaux que de musique, conjugeant parfois les deux passions. Après une bataille d’enchères téléphoniques, le portrait le plus célèbre de Debussy a été préempté en salle par une représentante de la Cité de la Musique.Cette très belle adjudication met en lumière le talent du plus grand portraitiste parisien de la fin du 19ème siècle à l’occasion des 160 ans de sa naissance. « Nous sommes très heureux que ce portrait rejoigne les cimaises de la cité de la Musique. Il s’agit d’une belle préemption et je salue la sagacité du Musée qui a su reconnaître l’importance de ce portrait de Debussy par l’artiste mythique de l’époque moderne.» Maître David Nordman.

PORTRAIT DE CLAUDE DEBUSSY PAR JACQUES-EMILE BLANCHE : QUAND PEINTURE ET MUSIQUE CHANTENT À L'UNISSON
Le 12 octobre prochain, la maison de ventes Ader proposera aux enchères le portrait de Claude Debussy peint par Jacques-Emile Blanche (1861 – 1942). Cet évènement, comme l’ouverture cet été de la Villa du Temps retrouvé à Cabourg, où ont été présentés dessin et portrait de Proust par l’artiste, mettent en lumière le talent du plus grand portraitiste parisien de la fin du XIXème à l’occasion des 160 ans de sa naissance. Maître David Nordmann et Maître Xavier Dominique, orchestreront, de concert avec l'expert Thierry BODIN, la vente de ce tableau réalisé en 1902, point d'acmé dans le corpus de Jacques-Emile Blanche. Ce portrait, qui est aussi celui du Paris de la Belle Epoque,résonne comme une déclaration d'amour à la musique.

PORTRAIT D'UN HYMNE À L'AMITIÉ : LA MÉLODIE D'UNE RENCONTRE ENTRE BLANCHE ET DEBUSSY
Eté 1902 à Auteuil. Au-dessus du jardin du peintre, le ciel est changeant, pour ne pas dire menaçant. Cette après-midi-là, Blanche a donné rendez-vous chez lui à son ami pianiste afin de faire son portrait. La séance est interrompue par une averse. Debussy reste sous la pluie, saisi par « l’odeur de la terre mouillée, par le doux cliquetis des gouttes sur les feuilles ». Debussy l’original, le dissipé… C’est de cet instant que naîtra  « Jardins sous la pluie », troisième pièce pour piano de l’oeuvre en trois parties intitulées «Estampes» ; un terme emprunté au champ lexical de la peinture. Pour l’un comme pour l’autre, peinture et musique sont indissociables. Elles constituent un liant entre les deux hommes. Il fallait bien deux arts pour lier la destinée d’hommes aux origines si éloignées. Leur rencontre en effet, était loin d’être écrite. D’un côté, le jeune musicien issu d’une famille très modeste, est devenu pianiste grâce à son père, qui au cours d’un séjour en prison, obtint auprès de son compagnon de cellule -par ailleurs beau-frère de Paul Verlaine- les coordonnées de la future professeure de piano de son fils : Madame Antoinette-Flore Mauté de Fleurville. De l’autre, le jeune peintre, élève de Gervex, héritier et mélomane, a longtemps hésité entre la carrière de peintre et celle de pianiste. C’est dans le salon d’un ancien élève de l’Alsacienne, au cours d’un mercredi après-midi mondain, que les deux hommes se rencontrent et deviennent amis.

JACQUES-EMILE BLANCHE, LE PLUS GRAND PORTRAITISTE MONDAIN DE LA BELLE EPOQUE 
 “C'est le plus grand peintre mondain de son époque” explique Xavier Dominique, commissaire-priseur chez Ader.
Portraitiste incontournable de la mondanité parisienne de la fin XIX début XXème, écrivain en vue, pianiste, collectionneur, mémorialiste et journaliste, Jacques Emile Blanche est avant tout connu pour le témoignage pictural qu’il laisse de son époque. Stravinsky, Proust, Gide, Cocteau, Debussy (dont il tire le portrait « officiel ») c’est le Tout Paris qui passe sous son pinceau. “Il va fréquenter toute l’intelligentsia artistique : écrivains, peintres et tous les gens du domaine de la musique” poursuit Xavier Dominique. C’est ainsi qu’il mettra un visage sur les grands noms de la belle époque, mais également des années folles.
Jacques-Emile Blanche n’a pas à se soucier des contingences matérielles de l’existence. Il n’est pas tenu de vendre ses toiles pour vivre, ni de démarcher les commanditaires, les galeristes ou les mécènes. Riche héritier, c’est lui qui choisit ses modèles. Il n’a qu’à pour cela solliciter l’entourage que sa naissance lui permet de côtoyer, un entourage bouillonnant d’intellectuels, d’artistes et de compositeurs considérés comme les plus influents de son époque. Cette époque, c’est celle de la Belle-Epoque dont tous entendent au loin sonner le glas. Ainsi, à temps, Blanche les immortalise.



Lucien Simon, Portrait de Jacques Emile Blanche
1903, toile, localisation inconnue
 
"Ce Blanche-là a compris son temps avec une justesse enviable. Certaines de ses analyses le placent à la hauteur de Valéry." Philippe Dagen - Le Monde. 


UN VÉRITABLE PROFIL PSYCHOLOGIQUE 
Blanche avait cette qualité d’observation que seul un fils de psychiatre élevé en enfant unique dans la solitude et le confort parvient à acquérir. Son pinceau allait au-delà de l’enveloppe charnelle de ses modèles. Qu’il s’agisse de la posture de Stravinsky, de la pause de Bergson, du menton relevé et du sourcil hautin de Marie Blanche Vasnier, ou encore de la pupille de Proust ou de la bouche de Paul Valéry prête à réfuter, un portrait de Blanche, c’est un profil psychologique. Gardons à l’esprit que l’Hôtel de Lamballe dans lequel il grandit à Passy fut transformé en clinique par son père (dont la patientèle comptait Nerval et Maupassant), alors que l’artiste est en pleine adolescence.
Une harmonieuse galerie de portraits dans laquelle s'insère parfaitement notre tableau qui est “reconnu aujourd’hui comme le portrait le plus célèbre de Debussy” précise Xavier Dominique.

 

Jacques Emile Blanche, André Gide à 21 ans
1890, toile, 100 x 71 cm, localisation inconnue



Jacques Emile Blanche, Marcel Proust
1892, Musée d'Orsay

 
« C’était un dessinateur du pinceau. Criant de vérité, […] le visage apparaissait sur la toile en quelques minutes, comme dessiné au fusain, mais il y surgissait avec les couleurs de la vie, sans aucune préparation, et comme appelé par un magicien » Hommage de l'académicien et Nobel de la littérature François Mauriac...

LE TEMPO COMME LEITMOTIV DANS L'OEUVRE DE BLANCHE 
Et s’il peint les figures emblématiques de son époque avec un attrait particulier pour les musiciens, Blanche est aussi, de par la nature de sa discipline, un peintre de l’instant. Au-delà d’un témoignage de son amour pour la musique, le portrait de Debussy est une illustration captivante de cette notion d’instant : quelques minutes orchestrées par le peintre, interrompues par la pluie, qui donnèrent naissance à l’une des premières oeuvres majeures de Debussy. Un instant crucial pour l’Histoire de la musique.

UN PORTRAIT À L'UNISSON DE DEUX PEINTRES COMPOSITEURS 
“Blanche hésite entre la vocation de peintre et de pianiste” explique Maitre Dominique. L’un a hésité avec la carrière de pianiste, l’autre dit parler d’une partition d’orchestre comme d’un tableau. La fascination de Blanche pour la musique provient d’une part du fait qu’il côtoie très vite les grands noms de la musique, Stravinski, Bizet, Gounod et d’autre part qu’il a longtemps hésité entre le piano et la peinture. Pour Debussy, la musique est un dialogue avec la peinture. Du champ lexical de celle-ci, nous l’avons déjà dit, il extrait le titre de certaines de ses oeuvres : « Estampes », « Images », « En blanc et noir », « études »… Par ailleurs, certaines de ses compositions portent des noms qui ne demandent qu’à être inscrits au dos d’un châssis :
« Le promenoir des deux amants », « Soirée dans Grenade », « Fête galante ». Whistler ne se privera pas de les exploiter. Certains disent qu’il peint avec des notes. Il faut dire que sa palette sonore est riche, évocatrice et sensuelle. Il parvient à faire naître en nous des scènes et des sensations, non par touches de couleurs, mais par touches d’ivoire qu’il actionne comme aucun pianiste ne l’avait fait avant lui.



Jacques Emile Blanche, Igor Stravinsky
1915, Paris, Cité de la Musique 


Debussy au sujet de ses 'Nocturnes'.
« J’ai cherché à retranscrire toutes les différentes impressions et les effets spéciaux de lumière que le mot suggère. ‘Nuages’ rend l’aspect immuable du ciel et le mouvement lent et solennel des nuages, s’estompant dans des tons gris légèrement teintés de blanc. »


 Alors ces notes qui pleuvent, qui martèlent, puis se calment… qui se font légères, plus fines, plus éparses, erratiques, déliées, qui nous donnent l’espoir d’une embellie prochaine, mais qui reviennent lourdes, dissonantes et dominantes. Ces notes-là, ce sont les gouttes de pluie qui interrompirent la séance pendant laquelle Blanche portraiturait Debussy, celles de « Jardins sous la pluie » qui au passage délavèrent et embuèrent la peinture fraichement déposée.