DEUX CHEFS-MODÈLES DE CHARLES CORDIER AUX ENCHÈRES


VOYAGE AU COEUR DE LA CRÉATION
 
Le 17 décembre prochain, la maison de ventes Ader proposera aux enchères deux chefs-modèles en bronze à patine brune sur piédouche d’origine en bois noirci, signés Charles Cordier (1827-1905).
Conservées dans une des branches de la famille de l’artiste, on en soupçonnait l’existence sans en avoir retrouvé la trace. Il s’agit de deux chefs-modèles, c’est-à-dire des premières fontes exécutées par l’artiste qui serviront de référence aux tirages suivants. Cela confère à ces œuvres une importance toute particulière, car elles ont pour vocation d’être parfaites en tous points. En effet la qualité irréprochable de la fonte, des ciselures et de la patine doit servir d’exemple et d’étalon pour la suite de la production.
La tête du Cheik arabe du Caire n’est pas présente dans les collections institutionnelles françaises et son nombre restreint de versions en font une œuvre d’une grande rareté. Un exemplaire de l’Arabe d’el Aghouat est exposé dans la grande nef du musée d’Orsay dans une version coiffée d’un turban et drapé d’un burnous en marbre-onyx.
Maître David Nordmann et Maître Xavier Dominique organiseront, au côté du cabinet Sculpture et Collection, la vente de ces têtes en bronze dont les modèles ont été réalisés au cours de deux voyages : en Algérie en 1856, puis en Egypte 1866.


  
Charles Cordier (1827 - 1905)
Arabe d’el Aghouat et Cheik arabe du Caire : deux chefs- modèles en bronze à patine brune vers1856 et 1866.
PROVENANCE : Famille de l’artiste par descendance.
DIMENSIONS : Hauteur : 48 et 47 cm dont piédouche d’origine en boisnoirci : 14 cm.
ESTIMATION : 20 000 / 30 000 € pièce (les oeuvres seront vendues séparément)


« Je veux vous rendre la race telle qu’elle est dans sa beauté relative, dans sa vérité absolue, avec ses passions »
Charles Cordier, correspondance avec le sculpteur Alfred Nieuwerkerke.

CHARLES CORDIER : CINQ POINTS A RETENIR SUR SES OEUVRES
1. Il choisit des sujets jusqu’ici jamais représentés en sculpture.
2. Il est l’auteur de 365 bustes ethnographiques parmi une œuvre de 617 sculptures connues.
3. Il relance la mode de la sculpture polychrome dans le souci de rendre compte de la singularité de ses modèles. Il effectue pour cela un travail de patine, qui lui permet d’obtenir des colorations brunes, noires, dorées, argentées, et utilise le marbre, l’onyx jaune et blanc, l’ivoire pour habiller ses bustes.
4 . L’idée de Cordier est de représenter la diversité humaine dans toute sa beauté.
5. Ses œuvres sont achetées par Napoléon, la Reine Victoria, et de nombreux scientifiques.

 
1846 : Charles Cordier effectue la sculpture de l’esclave affranchi Seïd ENKESS.
1856 : Charles Cordier part en expédition en Algérie. Il réalise l’Arabe d’el Aghouat.
1860 : Charles Cordier est sacré chevalier de la légion d’honneur.
1866 : expédition en Egypte. Il réalise le Cheik arabe du Caire.

CHARLES CORDIER : L'INVENTEUR DE LA SCULPTURE ANTHROPOLOGIQUE
Il y a le sculpteur que la société fait naître, entendons-nous : que les institutions, les Écoles Nationales, l’Académie, les ministères, placent en son sein, et que les prix distinguent, adoubent et anoblissent.
Il y a, plus rare, le sculpteur qui fait naître de nouvelles perspectives au sein de la société,l’infléchissant par la force de ses idées. Qui, mû par des valeurs humanistes profondes et indélogeables, cherche à la hisser un peu plus haut, sur un piédestal.
Ce type de sculpteur là n’en passe pas moins par l’exigence du parcours classique, et parles titres honorifiques (Arts Décoratifs, Ecole des Beaux-Arts de Paris, Second Prix de Rome), par le décorum un peu moins...
C’est précisément en s’écartant des usages et du protocole que Charles Cordier démarre sa carrière ; car il fait partie d’une espèce infiniment rare, presque unique en son genre, instinctive et raffinée, qui fait fi du consensualisme. Ces notions de « genre », « d’espèce » et de « type », sont au cœur de l’anthropologie dont Charles Cordier se réclame. Elles transparaissent dans la production inouïe et innovante du sculpteur considéré comme le père de la sculpture anthropologique.
L’œuvre de Cordier est toujours aussi visionnaire. Tant dans le propos défendu, que dans le résultat obtenu, l’œuvre de Cordier est remarquable.
Avec les deux chefs-modèles proposés aux enchères par la maison Ader, Charles Cordier, nous invite à poser un regard différent, un regard neuf. Il nous invite à le conserver aussi longtemps que peut durer une œuvre taillée dans l’airain de la science et de la philosophie humaniste, et dont « l’exécution est si parfaite ».

« Mon genre avait l’actualité d’un sujet nouveau : la révolte contre l’esclavage et l’anthropologie à sa naissance »
Charles Cordier dans ses ‘Mémoires’.

ARABE D'EL AGOUHAT, CHEIK DU CAIRE : DEUX OEUVRES "PARFAITES" AUX ENCHÈRES
« Les bustes de Cordier sont d’une exécution si parfaite qu’ils ont mérités d’être placés dans les salles d’anatomie comparées du Jardin des Plantes » Eugène H. L. d’Albanne,membre correspondant du Comité des TravauxHistoriques et Scientifiques (1868-1880)
Les deux bustes présentés par l’étude Ader sont les œuvres d’un Charles Cordier jeune-trentenaire, qui travaille le bronze depuis plus de dix ans et qui poursuit avec la même ferveur sa vocation de représenter la diversité humaine, l’universalité du Beau, la vivacité des populations exotiques. Lorsqu’il entend réaliser ces deux chefs-modèles, l’ancien élève de François Rude maîtrise parfaitement l’art de lataille, de la fonte et du ciselage.
« Le traitement est d’un naturalisme impeccable [...] pour indiquer les particularités d’un type.»Philippe Dagen, Le Monde.
Après la fonte, Charles Cordier effectue un travail de ciselage et de patine qu’il pousse à un niveau de définition et de précision stupéfiant. C’est ce que permet d’apprécier le chef-modèle, c’est ici tout l’enjeu, la vocation d’une telle pièce : être parfaite afin que les fontes suivantes se rapprochent au plus près de la volonté de l’artiste.
« C’est formidable, car on a vraiment la source, on est au plus près de la création de l’artiste [...] la qualité d’exécution est admirable, c’est exactement ce qu’il voulait ». Alexandre Lacroix
Dernière opération, délicate, celle de la patine. Il s’agit de faire réagir, à chaud, le cuivre contenu dans la fonte, en l’exposant à des produits chimiques (dilués dans de l’eau de pluie et appliqués au pinceau). Cela permet d’obtenir le brun désiré pour la coloration de la peau, le noir d’une rétine, le doré d’une parure.

DE L'EXPÈDITION AU MUSÈE : LE PROCESSUS DE CRÉATION DE L'ARTISTE 
Lorsque Charles Cordier est en mission, il façonne la genèse de son œuvre enterre cuite. Ce matériau léger, maniable et résistant lui permet de fixer, dans leur environnement et avec précision, les expressions et détails anatomiques de ses modèles. Le 17 décembre, en complément des deux chefs-modèles, la maison Ader proposera aux enchères une terre cuite de travail de Charles Cordier, provenant également de l’atelier de l’artiste.
Dans le processus de création du sculpteur, l’œuvre originelle est ensuite convertie en plâtre, qui donnera lui-même naissance au chef-modèle en bronze.
« Ce qui est particulièrement intéressant dans ces œuvres, c’est qu’il s’agit du portrait brut, la genèse de l’œuvre. Dans le process de création de l’artiste, on est au tout début de la chaîne»
Elodie Jeannest de Gyvès, expert en sculpture.
L’Arabe Del Aghouat, le Cheik arabe du Caire : ces deux chefs-modèles raviront notamment les collectionneurs puristes qui souhaitent donner du sens à leur collection et les institutions enquête des premiers tirages.
« Sous la direction de l’artiste et sous ses directives, on tire deux modèles qu’on va ciseler, qu’on va patiner et qui seront les étalons, la référence pour tous les autres après.» Un modèle est conservé par l’artiste, l’autre par la fonderie d’art. Il ne sont pas voués à être vendus » Alexandre Lacroix.
Dans sa quête de vérité et de rendu naturaliste, Charles Cordier remet au goût du jour la polychromie dans la sculpture. Il travaille avec des patines colorées, argentées, noires, et habille les bustes d’onyx, de marbre, et d’ivoire. Il mobilise tout un attirail de savoir-faire dans le but de retranscrire « avec une sévère vérité » la psyché, la culture, les passions, les traits de caractère.
Conséquence inattendue, il relance véritablement une petite mode, celle de la polychromie tombée en désuétude depuis l’Antiquité. Sorte de petit ‘revival’ inopiné et piquant qui tranche avec la blancheur nacrée du marbre et des bronzes monochromes.
« Mes travaux essentiellement artistiques et scientifiques (...) ne sont pas fondés sur la fantaisie, mais sur des types choisis dans leur sphère et rendus avec une sévère vérité. »
Charles Cordier.

CHARLES CORDIER : LE GUERRIER DE LA BEAUTÉ
Le « guerrier de la beauté ». C’est ainsi que son contemporain et homologue Jean Garnier le qualifie. Et du guerrier il a en effet la dévotion et la discipline ; deux vertus auxquelles viennent s’ajouter un gout prononcé pour l’inconnu. La bataille à laquelle il se livre -sans se soucier d’éventuelles mutineries ou d’oppositions brusques c’est la représentation de la Beauté de l’Homme, universelle et singulière, africaine, chinoise, féminine, ouvrière, quotidienne. Malgré cette démarche peu académique, aucun censeur n’apparaît à l’horizon. Son audace a payé, tout le monde le suit : la critique, les intellectuels, les hommes de science, l’Etat, les sociétés savantes, et les commanditaires (dont la reine Victoria, qui acquiert sa toute première sculpture représentant un esclave affranchi).
« Il s’inonde dans le monde qu’il représente. Ce n’est pas de l’exotisme, il a cette envie d’ailleurs, de rencontrer, d’expérimenter. Il engage ses deniers personnels pour monter des expéditions. Parfois saigné à blanc il contacte le ministère des beaux-arts pour recevoir les fonds qui lui sont dus, mais dont il n’a pas attendu le versement pour partir. Et il revient en montrant ce qu’il a fait pour intéresser les gens ».
Elodie Jeannest de Gyvès.
Il fixe la Beauté qu’il décèledans tous les genres humains et à travers le monde, avec une sensibilité aussi réactive que celle de la pellicule argentique. A ce titre, dans son exposition« Charles Cordier, l’Autre et l’Ailleurs » (2004), le Muséed’Orsay le compare aux photographes Henri Jacquart et Jacques-Philippe Potteau, ses contemporains.
Il s’immerge dans la culture, entre dans le quotidien de gens modestes, porte sur eux un regard d’une acuité scientifique rare. Une fois le travail d’observation et d’immersion effectué, il en vient à la matière, modelant et sculptant un buste en tous points conforme aux lois de l’anatomie. Puis il leur insuffle, grâce à la première phase de son travail, une âme, un esprit.
Plus qu’un Cheik Egyptien ou un Arabe d’Algérie parmi d’autres, nos deux bustes représentent la Beauté Du Cheik Egyptien et celle de l’Algérien.
« Le beau n’est pas propre à une race privilégiée. J’ai émis dans le monde artistique l’idée de l’ubiquité du beau. Toute race a sa beauté qui diffère de celle des autres races. Le plus beau nègre n’est pas celui qui ressemble le plus aux blancs ».Charles Cordier dans son rapport intitulé ‘Types ethniques représentés par la sculpture’.




Charles Cordier, Femme des colonies (1861), Paris, Musée d’Orsay.


Charles Cordier, Arabe d’El Aghouat en burnous (1856) Paris, Musée d’Orsay.


CHARLES CORDIER : ÂME LIBRE DANS L'HISTOIRE DE LA SCULPTURE
Indépendant, peu soucieux des carcans, Charles Cordier s’accorde toutes les libertés dans son travail : il choisit en effet des sujets qu’il est le tout premier à faire entrer dans l’art de la statuaire. A plusieurs reprises, il engageses fond propres dans le but de maintenir son indépendance vis-à-vis des commanditaires. Avant lui, l’essentiel des bustes représentaient les personnalités importantes de la scène politique et économique. La sculpture avait pour mission, jusqu’à l’arrivée de Cordier, de rendre compte des grands principes moraux, alors que lui, veut rendre compte de « la race telle qu’elle est dans sa beauté relative, dans savérité absolue, avec ses passions ». Le sculpteur se libère totalement des contraintes, et choisit, en humaniste convaincu, de représenter la diversité humaine et « la vivacité des races exotiques ».
Le tournant est inédit, l’aventure est totale dans l’Histoire de la Sculpture. C’est ainsi qu’il effectue le buste d’une paysanne égyptienne, d’un moissonneur kabyle, d’un pêcheur de corail maltais, et bien évidemment, d’un esclave affranchi« Seïd ENKESS », son premier modèle, œuvre qui le propulsa sur le devant de la scène. À cette période de l’Histoire, choisir de tels sujets est une véritable prise de position et de risque.
Et cela plaît. Immodérément.

Charles Cordier
« Révolutionne la science, l’art et l’histoire, par le choix de ses sujets, en donnant sa chance à des êtres qui n’en n’avaient pas »
Frédéric CHAPPEY,
Ancien directeur des musées de Boulogne-Billancourt.

« Un superbe Soudanais paraît à l’atelier. En quinze jours je fis cebuste et l’envoyais au Salon, ne doutant pas d’être reçu. »
Charles Cordier au sujet de son buste de Seïd Enkess.

CHARLES CORDIER : BIOGRAPHIE 
Charles Cordier (01- 11-1827 Cambrai / 29-07-1905 Algérie) naît sous la monarchie de Charles X pendant la seconde Restauration, à l’aube d’une des plus importantes entreprises coloniales françaises. Ce natif de Picardie finira ses jours en Algérie. Fils de pharmacien, il obtient une bourse qui lui permet de suivre les cours du soir de l ‘Ecole Royale deDessin (aujourd’hui « Ecole Nationale des Arts Décoratifs »). L’enseignement y est exigeant et rigoureux. Rodin le suivra quelques années plus tard.
En 1846, Charles Cordier rentre aux Beaux-Arts de Paris ainsi que dans l’atelier de François Rude. C’est dans cet atelier qu’il rencontre Seïd Enkess, esclave soudanais affranchi dont il fait un buste qui sera exposé deux ans plus tard année de l’abolition de l’esclavage au Salon. Malgré ce choix risqué, la statue intitulée « Saïd Abdallah, de latribu de Mayac, royaume deDarfour » connaît un immense succès. Elle est tirée en plusieurs exemplaires, est présentée à l’exposition internationale de Londres quelques mois plus tard. Elle suscite un vif intérêt des scientifiques de l’époque, et est achetée par « L’Impératrice des Indes » : la Reine Victoria. Charles Cordier n’a alors que vingt ans. C’est au cours de la décennie suivante qu’il produira les deux statues représentant le Cheik du Caire et l’Arable d’El Aghouat.
Mature et visionnaire, en avancesur son temps,(une fin XIXème appesantie par une moralité bourgeoise partiellement raciste qui peine à digérer l’abolition de l’esclavage), l’œuvre de Charles Cordier est dès le départ, une œuvre de liberté et de maturité. On s’autorise à penser, avec légèreté, que si les recherches du Nobel de science Joseph J.Thomson avaient abouti quatre décennies plus tôt, Charles Cordier aurait été le tout premier à être qualifié d’électron libre.